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L'attaque et le refuge

En Andalousie, les élections sont comme les cerises de mai. On se régale aux douze premiers paniers, et après, assez rapidement, on trouve que ça fait beaucoup. Surtout les noyaux. Les élections régionales de la fin de l'année ont assez vite été suivies par les générales du week-end dernier, et il faut déjà réfléchir aux suivantes, fin mai, les municipales, qui se dérouleront ici en même temps que les européennes. Comme nous le référendum sur la toiture de Notre-Dame.
Cristina Peláez est la candidate de Vox à la mairie de Séville. Vox est un parti d'extrême-droite, mais ses dirigeants détestent qu'on le dise. C'est marrant, ça nous rappelle quelque chose. Cristina Peláez tenait hier une conférence de presse pour présenter son programme. Elle a annoncé que, une fois maire, elle réduirait les embouteillages, et elle renverrait de la ville les squatters, les mendiants, le trafic de drogue, les vendeurs à la sauvette et les gorillas, ces pauvres bougres parfaitement casse-pieds qui vous aident à vous garer contre une pièce, sans vous demander votre avis. Mais la mesure la plus spectaculaire concerne le retour des serenos, ces vigiles de nuits qui tournaient dans les quartiers pour vous ouvrir la porte et noter l'heure à laquelle vous rentriez, et avec qui.
Sans même s'en rendre compte, Vox décrit une Séville qui est celle des années 60, où les rouges savaient se taire et se planquer, et où les filles ne se donnaient pas la main dans la rue... On s'étonne que Peláez, qui prétend défendre la tauromachie, n'ait pas annoncé le retour du Cordobes pour la feria 2020.

Des ateliers de la maison Nuñez del Cuvillo sortent chaque année une vingtaine de corridas. Vingt-deux pour cette temporada 2019. Cent trente deux toros. Forcément, sur le nombre, il y a toujours quelques modèles dont l'embrayage patine un peu. Là, la maison andalouse de Vejer nous a envoyé de quoi désespérer une après-midi entière. Ou peu s'en fut.
Le premier toro de Sébastien Castella avait des problèmes de tenue de route. Il faiblissait du train avant, puis du train arrière, et Sébastien l'envoya à la casse sans récupérer aucune pièce. Bon, on ne va pas non plus filer la métaphore automobile jusqu'à la fin, sinon on risque de s'emmerder...
Botté de blanc, Gosterano, le toro de Manzanares qui surgit en suivant, fit montre, au cheval et dans les capes qui suivirent, d'une belle envie de charger. Et de mettre la tête. C'eût donc presque lieu. La bouche close, le toro répétait les passes, les séries, dans la muleta d'un Manzanares patient, appliqué, précis et minutieux. Mais il manquait quelque chose. Du côté du toro, justement. Un poil de fièvre sauvage. La mort interminable, après pourtant un recibir jusqu'à la garde, refroidit plus encore le public.
Nerveux, bagarreur, électrique, le premier de Roca Rey - dès qu'on eut changé un premier gros fantôme qui ne tenait pas debout - était tout sauf commode. Il fallait une muleta et un poignet de fer pour le soumettre. Le jeune péruvien s'en cousu autour du corps un habit de fête ajusté comme la fameuse robe de Marilyn, autrement appelée "plus près, impossible". Il rata sa première épée, trop enthousiaste, mais la julisprudence d'hier ne s'appliqua pas.
Le quatrième aurait pu s'embaucher dans la troupe des cabestros qui vinrent deux fois chercher les invalides. Il paraissait asphyxié au moindre effort. Il se refit un peu la cerise aux banderilles, mais les noyaux réapparurent dès la fin de la première élégante série. Christophe Castaner dirait sans doute que le toro attaquait la muleta de Castella, mais il m'a plutôt semblé qu'il s'y réfugiait.
Le cinquième repartit presqu'aussitôt aux corales, peut-être pour continuer à s'agenouiller tout seul sur le sable. Personne n'avait dû lui dire que la Semaine Sainte est terminée depuis quinze jours. Celui qui le remplaça fit ce qu'il put. Peu. Manzanares lui servit une faena appliquée, parfaitement adaptée aux conditions du toro : très noble, et très faible. Ça finit par plaire. Par faire chier, aussi, un tout petit peu.
A genoux, comme un long pénitent immobile, c'est ainsi qu'Andres Roca Rey commença la faena devant le dernier toro de l'après-midi. Ça tombait bien, il n'y en avait plus d'autre. Lentement, sûrement, très sûrement, Roca Rey a construit son histoire, d'une encre unique, prodigieuse. On a beau chercher, ce garçon a quelque chose que les autres n'ont pas. Une présence décidée, un poignet d'or, un sens de l'improvisation qui relance régulièrement sa tauromachie, qui la sublime. Sans esbroufe aucune, sans exagération. Juste en creusant plus loin, plus profond, ses sillons poétiques. Ce torero est un immense torero. On ne veut manquer de respect à personne, mais les affèteries du jeune Manzanares ont pris, ce soir, un sacré coup de vieux. Et lui avec.

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Quatrième corrida de la feria de Séville (cinquième de l'abonnement)
Plein de no hay billetes
29 degrés
Huit toros de Nuñez del Cuvillo (changés les troisième et cinquième) pour :
Sebastián Castella, chocolat au lait et or, passements blancs. Silence et silence.
José Maria Manzanares : sang de poule et or, passements blancs. Saluts et saluts.
Andres Roca Rey : sang de coq et or, passements blancs. saluts et deux oreilles.
Grosse promotion sur les passements blancs.

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Sinon : toujours dans le quartier de Capuchinos, à l'angle des rues Leon XIII et Medalla Milagrosa, on a longuement badé devant la vitrine de "l'atelier de réparation de souliers". Un cordonnier à l'ancienne, dont la boutique sent comme il se doit la colle, la gomme, le cuir et les matières plastiques. Le triomphe des produits dérivés du pétrole et de l'exploitation éhontée des peaux animales. Un régal. Ici, on chercherait en vain un rayon "reproduction de clefs" ou "commande à distance de portails électriques" qui envahissent, chez nous, les anciennes cordonneries. Le patron s'appelle Pepe, et règne sur un minuscule royaume où chaque chose essaye de tenir sa place, la plus discrète possible. Les étagères du fond débordent de paires de chaussures étiquetées, faites ou à faire. En vitrine, quelques photos sur un tableau rejouent la scène du "avant-après". A gauche, une paire de mocassins semblant sortir du Campo de feria un lundi de Resaca, crottés, rayés, la semelle fendue. A droite, les mêmes après une rencontre avec Pepe : brillants, impeccables, prêts pour le Pèlerinage du Rocio... Le tableau, jauni par l'impitoyable soleil des vitrines, côtoie une collection de formes en résine noire et beige epoxy qui font comme une installation de Musée d'Art Contemporain. Plus loin, la série d'énormes semelles crantées en caoutchouc rouge vif de marque Vibram pourrait possiblement être signée par Jeff Koons. Les sévillans viennent parfois de l'autre coté de la ville pour lui confier leurs cas désespérés. On s'en veut d'avoir des chaussures à peu près en bon état. On aurait aimé les confier à Pepe, pour qu'il les range quelques jours sur l'étagère du fond, en attendant de les considérer...

Jean-Michel Mariou