Férial_fermé

Un avril à Séville (8)

 

Vendredi 8 avril : Pré-féria

Lentement, la ville se met en marche vers la feria. On sent ça d’abord dans les conversations : il n’est plus question que de ça entre les collègues qui prennent leur petit déjeuner à la table voisine, le conducteur de bus et la passagère qui est restée debout près de l’entrée, les deux agents de police municipale qui attendent à côté de leurs scooters. Comment on va s’habiller, dans quelle cassette on sera reçu, les principaux rendez-vous que l’on a. La ville commence à tourner en rond, joyeusement, autour du campo de feria, de l’autre côté du fleuve, après le quartier de Los Remedios, où personne encore ne va. Personne, sauf les centaines et les centaines de sévillans qui montent chaque jour le décor, transportent les tables, accrochent les rideaux et les milliers de lampions. Leur ballet va s’intensifier jusqu’à lundi soir, ouverture officielle de la Feria, à minuit, avec l’illumination de la grande porte. Au passage, ce soir, demain et dimanche, ils seront nombreux à festoyer a puerta cerrada, en privé, dans leurs cassettes, réservées aux membres de leur association. Ces bringues clandestines pré-fériales se sont tellement multipliées que la Mairie de Séville songe à réglementer : les services publics de nettoyage, les transports et la sécurité ne sont assurés qu’à partir de lundi. Or, manifestement, on en aurait bien besoin dès le week-end… Juan Espadas, le maire de Séville, prévoit d’ores et déjà d’organiser un référendum sur ce sujet : la Feria doit-elle commencer officiellement trois jours plus tôt ?...

Parmi les autres soucis de la Mairie, liés à la Feria, il y a aussi cette histoire de cassettes privées : si vous ne faites pas partie de l’association propriétaire de la cassette, ou si vous n’êtes pas invité par un de ses membres, pas question pour vous d’entrer : un vigile est là pour vous éconduire poliment. C’est la grande différence avec la Feria de Jerez, dont les cassettes sont ouvertes à tous : ici, si vous ne connaissez personne, vous êtes condamnés à errer dans les allées, à regarder de l’extérieur, ou à vous rabattre sur les cassettes publiques, celle de la Mairie, du Parti Socialiste ou de la Junta, qui sont immenses, souvent bondées, et dans lesquelles on ne retrouve évidemment pas l’intimité chaleureuse et folle des « vraies » cassettes.

Le maire de Séville a mis les pieds dans le plat au cours d’une rencontre avec les hôteliers de la ville : il voudrait que ceux-ci fournissent à leurs clients des cartes d’entrée dans certaines cassettes privées, pour que la Feria soit « plus ouverte ». Pas sûr que tout le monde soit enchanté par l’idée ! Il y a 1050 cassettes sur le férial, dont 500, de petites dimensions, appartiennent à des familles. Espada prétend que les autres sont souvent vides à certaines heures de la journée, et que c’est là-dessus qu’il faut travailler. Il rappelle que selon les dernières études, la Feria d’avril rapporte 675 millions d’euros à la ville…

Autrement, la grosse machine se met en place : on vient d'installer autour du campo de Feria douze nouvelles stations provisoires de Sevibyci, les vélibs sévillans. On ignore si pour en louer un, et débloquer le système, il faudra souffler dans un alcootest…

De lundi prochain – lunes de pescaïto – au lundi suivant à l’aube, le métro fonctionnera sans interruption, vingt quatre heures sur vingt quatre…

Le service de bus lui aussi est renforcé, avec une ligne spéciale créée pour toute la semaine entre la Feria et le Prado de San Sebastian. La compagnie Tussam a embauché pour cette période soixante treize conducteurs supplémentaires.

Enfin, les caves de La Guita, qui produisent la fameuse Manzanilla, viennent d'annoncer qu'elles prévoient de vendre 680 000 bouteilles la semaine prochaine…

Sévillanes_traversent

Reste la mode flamenca 2016. On le sait, chaque année, la mode des robes gitanes portées par la plupart des sévillanes change. Plus ou moins de pois, plus ou moins de volants, les couleurs, les tissus, tout change pour que tout reste pareil, mais que l’on soit obligé de renouveler sa garde robe. Depuis quelques semaines, la plateforme digitale Wallapop a enregistré pour Séville la mise en vente de plus de 15 000 robes flamencas. Une application pour smartphone a même été créée pour l’occasion !…

Robes_Flamencas_sèchent

Morante_8avril

Septième corrida de l'abonnement. Plein complet. Six toros de Victoriano del Rio dont deux bons (deuxième et troisième) pour José Antonio Morante de la Puebla, blanquette de Limoux et or (ovation et ovation après deux avis), Julian Lopez El Juli, sang et or (Oreille et ovation) et Miguel Angel Perera, bouteille de Vergèze et or (ovation et ovation après avis).

On sentait ça depuis le début de la rue Gracia y Vinuesa. Plus fort encore en arrivant à Adriano, aux abords proches des arènes. Une tension joyeuse particulière, un sourire brusque sur le visage des passants. Des exclamations plus vives : un parfum de Morante flottait sur le quartier du Barratillo... Après sa faena profonde du dimanche de Résurrection, tragiquement conclue par un toro rentré vivant aux torils, José Antonio Morante de la Puebla revenait à la Maestranza. Séville a toujours eu besoin d'une idole à son image, unique, exceptionnelle, et surtout... faillible. Curro Romero avait admirablement incarné ça pendant trente ans. C'est au tour de Morante, à qui on souhaite la même longévité dans le courant alternatif amoureux...

C'est toujours la même histoire : il faudrait d'autres mots pour décrire Morante et sa cape de soie. Au premier toro de l'après-midi, un burraco si bien piqué par Cristobal Cruz, il offrit à la cape plusieurs quites profonds et templés, en creusant l'étoffe dans son envol et en se penchant sur le long corps tacheté du toro.
Et au troisième, en réponse à un quite de Perera, il en dessina un par navaras, qui fit rugir la Maestranza, et dont on parlera longtemps.

Disons les choses le plus simplement du monde : je n'ai pas été convaincu par la très bonne prestation du Juli à son premier toro, auquel il coupa une oreille. Pourtant, ses séries de la gauche étaient d'une lenteur sépulcrale. Juli torée comme Morante, mais sauf le corps. Toques comme des murmures, muleta qui balaye le sable. Le poignet est en soie. Mais le corps est tendu, compas ouvert à fond, le corps sec comme ces mannequins de bois articulés pour le dessin. Ce poignet est fait pour un autre corps. À partir du poignet, la muleta dessine une autre histoire, plus harmonieuse, plus poétique. Magnifiques séries. Mais le coeur est dehors.
Au toro suivant, magnifiquement toréé par Miguel Ángel Perera, on crut la corrida définitivement lancée. Après le sublime quite de Morante (voir plus haut), le tercio de banderilles fut brillant : la lidia de Javier Ambel, douce et poétique, déclencha la musique, et deux paires de banderilles de Curro Javier mirent le public debout pour une ovation interminable. Le galop du toro était rond, plein d'envie. Hélas, dès la troisième série, Perera eut de plus en plus de mal à le garder dans la muleta. Le toro n'avait plus qu'une idée, rejoindre les planches. Dés que la muleta n'était pas sur son œil, il filait sans se retourner. Perera choisit de se la jouer contre les planches, dans le carré de soleil qui restait sur la piste, dans le terrain du manso.
On sentait bien depuis le quite de Morante que la corrida avait pris un vol important. Mais le cinquième toro s'endormit dans le caparaçon du cheval pour une séquence interminable, usante, dans laquelle tout le monde perdit ses papiers. Le Juli eut le temps d'y oublier la hauteur des exigences morantiennes. Et il retomba dans son corps : à la différence du génie de La Puebla, lui ne se penche pas sur le toro. Il se casse au-dessus...
Devant le dernier de l'après-midi, qui ne transmettait que l'envie de filer au bistrot, Perera s'arrima longuement et vainement. Finalement, il laissa tomber la nuit.

Maestranza_Pleine

Les gradins des arènes de la Maestranza, enfin remplis...

 

Miscellanées gourmandes à Séville (9)

Au bout du Pont Isabel II, la Place de l’Altozano vous accueille dans le quartier de Triana.

C’est ici que se dresse la statue de Juan Belmonte, un artichaut de tôles à la poitrine vide. Lorsqu’on est sur le trottoir du pont, dans le dos de la statue, on aperçoit, à travers ce trou, la Giralda lointaine. Évitez de faire la photo : elle existe déjà à des milliards d’exemplaires, dans des boites à chaussures rangées dans les placards du monde entier. C’est sur cette place que Belmonte s’amusait avec ses amis. Tu me fais le toro, et je te le fais en suivant…

En face de vous ouvre la calle San Geronimo, aimable voie désormais piétonne dans laquelle on peut trouver une intéressante freiduria un peu plus bas sur la droite, qui vous proposera la panoplie habituelle de cazon en adobo, gambas, lomos de choco, tout le peuple de la mer, frit dans un cornet de papier…

A droite, la calle Castilla. A gauche, la calle Pureza, parallèle à la calle Bétis qui s’échappe le long du fleuve.

C’est au numéro 5 de la Calle Pureza que vous trouverez le meilleur pain et les meilleurs gâteaux de Séville. La capitale andalouse est indiscutablement une ville gourmande, mais la finesse des gâteaux et du pain laissent souvent à désirer. Remettez-vous en à un français : Manu Jara est installé ici depuis de nombreuses années, et il fabrique le meilleur pain de la ville. Si vous résidez ici quelques semaines, viendra le jour où, inévitablement, vous aurez envie de bon pain. C’est ici que vous le trouverez…

Manu Jara, Calle Pureza 5, +34 675 87 36 74

Manu_Jara